Entretiens
10.6.2026

« L'euro va devenir une monnaie de réserve mondiale. »

Roger Nordmann s'engage dans la politique européenne depuis le « non » à l'EEE en 1992 et fait des déclarations surprenantes sur l'avenir de l'UE et de la Suisse.

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« L'euro va devenir une monnaie de réserve mondiale. »

Roger Nordmann a été conseiller national pendant plus de vingt ans, dont neuf en tant que chef du groupe parlementaire socialiste. Depuis 2026, il est conseiller d'État du canton de Vaud. Diplômé en sciences politiques et en économie, il s'est activement engagé dans la politique européenne de la Suisse suite au « non » à l'Espace économique européen (EEE) en 1992. L'entretien a été réalisée en mars 2025, mais il n'a rien perdu de son actualité, bien au contraire.

De quoi l’Europe a-t-elle le plus besoin en ce moment?

L’Europe aurait besoin de temps pour se renforcer. Malheureusement, les urgences se multiplient. Il n’existe donc qu’une solution: utiliser les crises pour le faire. C’est d’ailleurs la stratégie des Européens depuis 1951. La crise de la dette après 2008, celle du Covid-19 et maintenant la tragédie ukrainienne ont toutes trois conduit à un renforcement de l’Union européenne (UE) et de sa capacité d’agir. Mais nous sommes encore loin du compte dans plusieurs domaines, notamment au plan du développement industriel et technologique. Nous avons aussi des problèmes en matière de formation et d’égalité des chances. Ce sont des bombes qui exploseront à moyen terme si nous ne les désamorçons pas.

« Pour la première fois depuis un siècle, l’UE a la force stratégique et mentale de se construire une défense commune. »
Comment l’Europe peut-elle réagir efficacement aux défis de ces chamboulements géopolitiques?

Ce qui se passe aux Etats-Unis n’est pas un hasard, ni forcément une parenthèse historique. L’isolationnisme anti-européen y a une longue tradition. Mais pour la première fois depuis un siècle, l’UE a la force stratégique et mentale de se construire une défense commune. C’est à cela que les Etats membres conscients des défis actuels doivent travailler, quitte à laisser de côté ceux qui ne veulent pas agir. Simultanément, il convient de mettre en place une vraie politique industrielle, et de ne plus accepter le dumping de la Chine ni les mauvais traitements des Etats-Unis. Le fait de disposer de l’euro, qui est une monnaie très solide, constitue un atout considérable. Selon moi, l’euro va devenir une monnaie de réserve car l’administration Trump est en train de détruire la confiance dans le dollar. L’Europe devrait en outre réinventer sa relation avec l’Afrique. Globalement, ce continent fait des progrès rapides – ce qui est une bonne nouvelle. C’est notre partenaire naturel. Et sa population est jeune et dynamique. Il faudrait d’une manière ou d’une autre parvenir à surmonter les traumatismes du colonialisme. Cela exige des efforts de part et d’autre.

Et la Suisse dans tout ça?

La Suisse doit se comporter dignement vu qu’elle bénéficie grandement de la construction européenne. Elle doit apporter sa pierre à l’édifice plutôt que d’essayer, comme toujours, d’en profiter sans en être solidaire.

Comment la Suisse peut-elle défendre ses intérêts stratégiques dans ce contexte?

Le problème de la Suisse, c’est qu’elle ne sait pas définir ses intérêts stratégiques. En tant qu’Etat, elle a tendance à réduire ses visions à celles d’une poignée de grandes entreprises. Cette attitude est d’une bêtise crasse. L’intérêt de la Suisse, ce sont des relations internationales régies par le droit, un continent stable et un monde qui assume ses responsabilités envers les générations futures. Enchaîner les génuflexions à Washington ou à Pékin reflète une approche totalement défaillante. Même dans une perspective à court terme, cette attitude est stérile.

« La position de la Suisse face à l’UE est de plus en plus celle d’un canton qui appliquerait le droit fédéral, mais qui n’enverrait aucun·e représentant·e aux Chambres fédérales. »
Vous accompagnez aussi depuis longtemps le débat sur les relations entre la Suisse et l’UE. Comment l’avez-vous vu évoluer?

Pour être honnête, je l’ai plus vu stagner qu’évoluer. Pour se rassurer, le monde politique suisse a tendance à répéter ses vieilles rengaines sur le prétendu « Sonderfall ». Cela dit, ces trois dernières années, les esprits ont commencé à bouger. Je pense que l’agression de l’Ukraine par la Russie et les délires trumpiens ne sont pas étrangers à ce changement de perception. Finalement, cette évolution a contribué à l’aboutissement du paquet d'accords des Bilatérales 3.

Selon vous, quelles conditions doivent être réunies pour que le nouveau paquet d’accords avec l’UE bénéficie d’un large soutien au sein de la population suisse?

C’est assez simple: il faut reprendre et mettre en œuvre intégralement le compromis des partenaires sociaux permettant d’éviter le dumping salarial. Le grand risque, c’est que les idéologues du Parlement détricotent la solution. L’UDC va tout faire pour y parvenir dans l’espoir de saboter les Bilatérales III. J’espère que le PLR et le Centre ne tomberont pas dans ce piège.

Dans un avenir proche ou lointain, quelle place voyez-vous pour la Suisse en Europe?

L’avenir proche, c’est la réussite des accords bilatéraux III. A long terme, il faut absolument adhérer à l’UE. D’une part pour contribuer à l’édifice, d’autre part pour défendre nos intérêts. La position de la Suisse face à l’UE est de plus en plus celle d’un canton qui boycotterait la politique fédérale. Imaginez un canton qui appliquerait le droit fédéral, mais qui n’enverrait aucun·e représentant·e aux Chambres fédérales, qui ne participerait pas aux votations fédérales et qui ne siègerait dans aucune conférence intercantonale. Tout le monde considérerait qu’il défend très mal ses intérêts et que sa posture est aberrante. Et bien c’est exactement celle de la Suisse face à l’UE. Triste constat.

ROGER NORDMANN est membre du Parti socialiste et a été conseiller national de 2004 à 2025, après avoir gravi les échelons de la politique vaudoise. Il a présidé le groupe socialiste aux Chambres fédérales de 2015 à 2023 et a été membre de la Commission d’enquête sur la fusion UBS-Crédit Suisse. Après s'être retiré de la scène politique nationale, ce diplômé en sciences politiques et économiques a été élu au Conseil d'Etat vaudois en mars 2026. Il s’est longtemps engagé au sein du Nouveau mouvement européen Suisse (Nomes), après avoir contribué à créer le mouvement pro-européen « Nés le 7 décembre 1992 ».

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