Entretiens
17.6.2026

« Maîtriser le débat – c'est ce que le camp pro-européen n'a pas encore compris. »

Que pense une Européenne convaincue comme Sanija Ameti après le non à l'initiative « Pas de Suisse à 10 millions » ?

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« Maîtriser le débat – c'est ce que le camp pro-européen n'a pas encore compris. »

Sanija Ameti compte parmi les voix les plus marquantes et les plus controversées de la Suisse. En tant qu'ancienne coprésidente d'Operation Libero, ex-politicienne verte'libérale et Européenne convaincue, elle a marqué à de nombreuses reprises le débat sur l'avenir de la Suisse. Récemment, son essai dans le magazine Republik sur le pouvoir des mythes nationaux a suscité un large écho. Elle y décrit comment les récits historiques et les images de soi peuvent fausser la perception de la réalité – surtout lorsque la Suisse est confrontée à des choix cruciaux.

La décision d'aujourd'hui concernant l'initiative « Pas de Suisse à 10 millions ! » devrait avoir des répercussions bien au-delà de la politique migratoire et marquer également les prochaines votations sur l'Europe. Nous discutons avec Sanija Ameti de la portée politique de cette journée, des émotions qui animent le débat européen et de la manière dont les partisan·es d’une Suisse ouverte peuvent développer un discours qui non seulement convainc, mais touche également.

Quels sentiments avez-vous éprouvés aujourd'hui, lorsque le résultat de la votation sur « la Suisse à 10 millions » a été connu ?

J'étais soulagée que l'initiative ait été rejetée, mais en même temps, j'ai ressenti un profond dégoût. Cette votation a révélé le visage le plus laid de la Suisse. Pendant des mois, le plus grand parti du pays a tenu des propos racistes à l'encontre des étrangers, et les médias, au lieu de dénoncer ces propos, les ont relayés. On n'a pas parlé des étrangères et des étrangers en tant qu'êtres humains, et encore moins avec elles et eux : on a parlé de ces personnes comme de facteurs de production anonymes. Cela montre à quel point l'UDC, avec sa 10e initiative xénophobe, a déjà réussi à changer le cadre du débat.

Quelle influence le résultat d'aujourd'hui aura-t-il sur les quatre prochaines votations européennes, en particulier sur celle concernant les Bilatérales 3 ?

Le contexte dans lequel se déroulera la votation sur les Bilatérales 3, ce sera précisément ce débat dont le cadre a été transformé. Et parce qu'il s'est décalé un peu plus vers la droite, la campagne pour les Bilatérales 3 s'annonce encore plus difficile. L'UDC qualifie d'ailleurs cette votation de « mère de toutes les batailles ». C'est sous cet angle qu'il faut aussi lire toutes les initiatives de l'UDC qui la précèdent : leur but est de préparer le terrain pour cette « bataille ». En ce sens, l'initiative sur la « Suisse à 10 millions » a déjà atteint son objectif.

Les associations économiques s'engagent en faveur des Bilatérales 3, mais un certain nombre de milliardaires suisses s'y opposent. N'est-ce pas une contradiction ?

Le modèle économique de ces milliardaires ne repose pas sur le marché intérieur, mais sur des niches réglementaires. Ce qu'on observe très bien chez les milliardaires suisses – et Blocher, le parrain de l'UDC, en fait partie – c'est l'oligarchisation : ils se sentent bridés dans leur influence par les règles internationales et les institutions étatiques. Dans une Berne à taille humaine ou auprès d'un Trump corruptible, les milliardaires peuvent conclure des arrangements à leur avantage ; à Bruxelles, c'est impossible. Là-bas, les règles sont les mêmes pour tout le monde. C'est pourquoi ces milliardaires craignent, à juste titre, de perdre du pouvoir si la Suisse se lie plus étroitement à Bruxelles.

Les partisan·es de l'initiative ont joué sur les émotions : béton, surpopulation, pénurie de logements. Comment le camp pro-européen peut-il développer un récit émotionnel tout aussi puissant ?

La liberté en Europe n'existe que parce que l'Union européenne a réussi un tour de force : arrimer la dignité humaine au marché par le biais de la libre circulation des personnes. Quiconque veut générer du capital en Europe ne peut pas faire l'économie d'un traitement digne des êtres humains. C'est la leçon tirée de la Shoah, et elle est aujourd'hui encore chargée d'émotion. Mais les émotions ne suffisent pas – il faut aussi une stratégie à long terme. Le meilleur conseil que j'aie reçu vient de Christoph Blocher lui-même : « Madame Ameti, on ne lance pas d'initiatives pour les gagner ; on les lance pour poser le cadre du débat. » Le camp pro-européen n'a pas encore compris cela.

SANIJA AMETI est juriste et a été élue au Conseil communal de la ville de Zurich au printemps 2022 en tant que candidate du Part vert'libéral. Suite à sa démission du parti début 2025, elle y a siégé en tant qu'indépendante jusqu'aux élections communales de 2026. Elle a été coprésidente du mouvement Operation Libero de 2021 à 2025.

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